Le Grindadrap : tradition en perte de vitesse ou problème d’une société qui ne sait pas changer ?

par 31 Août 2019Actualités, Numéro 40 commentaires

    Alors que Sea shepherd nous rapporte que 23 cétacés ont été tués vendredi 2 août lors d’un grind sur la plage de Hvalvik, il peut-être intéressant pour les lecteurs de comprendre de quoi il s’agit.

Le grindadráp (mise à mort des baleines, en féroïen) est une tradition de chasse aux globicéphales, aux marsouins, et aux dauphins, pratiquée dans l’archipel des Îles Féroé, durant les mois les plus chauds (mai à septembre). Certaines sources la font remonter au XVIème siècle, et plus précisément en 1584, quand le premier grindadráp fut enregistré dans les registres marins. D’autres lui donnent comme origine la période où les vikings ont colonisé l’archipel, c’est-à-dire le IX/Xème siècle. Elle était alors accomplie par pure nécessité, l’archipel n’ayant que peu de ressources végétales disponibles. Étant donnée son ancienneté, elle est solidement ancrée dans la mémoire collective, et, par ailleurs, un registre situé à Torshavn, au Musée d’Histoire Naturelle, mentionne toutes les prises faites depuis 1790.

Pourtant, à un siècle où les espèces disparaissent de plus en plus vite, des ONGs poussent le cri d’alarme : lorsque les baleines sont rabattues dans les baies, aucune n’échappe à la mort, pas même les plus jeunes. Une des espèces chassées est classée vulnérable sur la liste de l’UICN (dauphin de Risso) et ce n’est pas l’unique ineptie qui nous est cachée. Et qu’advient-il de la viande ? Si elle est certes encore consommée, par les riverains comme par les touristes, des « cimetières de globicéphales » ont été découverts par François-Xavier Pelletier, ethno-cétologue français, qui les a dénoncés dans son documentaire Féroé, l’archipel blessé, sorti en 2010.     

Les odontocètes ne peuvent être tués que dans 23 baies, qui disposent des conditions nécessaires à leur échouage, à savoir une pente douce et une faible hauteur d’eau.

À l’origine, le chef de clan (grindaformenn) décidait de la composition des équipages aptes à anéantir les bêtes. On repérait les cétacés à vue, puis on allumait des feux assez importants pour que des messagers les remarquent, puis transmettent le message de plusieurs manières (bateau, cri, course, etc). Cette partie se nomme le grindabođ (repérage).

Puis venait la chasse (grindarakstur) : les cétacés étaient pris en chasse par de nombreuses barques en bois remplies de rameurs (eh oui, uniquement des hommes) et de leurs harpons en fer, ainsi que de lances qui les encerclaient et les poussaient, les rabattaient vers des plages où ils allaient s’échouer naturellement, pressés par les embarcations. 

Aujourd’hui, les baleines sont repérées par satellite, et ce sont des embarcations dernier cri qui les traquent inlassablement.

Après coup, l’abattage (grindadráp, c’est cette étape qui a donné son nom à la coutume), auquel assistent femmes et enfants des pêcheurs. Il s’agit d’une étape violente, car les animaux sont tués rapidement.

On leur met des crochets dans l’évent afin de les ramener sur le rivage, puis ils sont tués grâce à des couteaux traditionnels, d’abord en sectionnant la moëlle osseuse, puis le cou, et au passage les veines, qui explosent, remplissant l’eau de sang (c’est ce qui crée l’effet ‘barbare’, amplifié par les images et les vidéos de témoignage).

Suivent la distribution (grindabỷti) et la danse de célébration (grindadansur).

Autrefois primordiale pour la survie des habitants de l’archipel, isolés et disposant de terres impropres à la culture de végétaux, la pratique du grind est remise en cause. Son utilité, dans un des pays (si on le considère comme tel) les plus développés au monde, tient du maintien des traditions, d’une sorte de ”jeu”, une source d’amusement pour les populations, comme l’indique Joan Paul Joensen, écrivain originaire de l’archipel danois: «que ce soit un sport ou pas, dans le sens où on l’entend habituellement, il ne fait pas l’ombre d’un doute que le Grind est une vraie source d’excitation et une occasion pour se réunir dans une existence autrement monotone».

De plus en plus de féroïens ne consomment plus de viande de cétacé, les habitudes alimentaires évoluant. Mais, pour autant, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de consommation, étant donné que leur chair est vendue en supermarché, et préparée dans les restaurants. L’extermination d’une telle quantité de cétacés peut placer ces espèces en situation de vulnérabilité, dans laquelle se trouve déjà le dauphin de Risso. Elle pose question, pour des ONGs comme Sea Shepherd, qui tentent d’en empêcher le déroulement. Malheureusement, le gouvernement danois, qui semble ne porter aucune attention à ce problème, ou, du moins, s’obstine à n’y porter aucune attention, a répliqué en bloquant à l’aide de navires militaires, l’association créée par le marin Paul Watson dans ses actions de protection.

L’archipel des îles Féroé, bien que partie intégrante du Royaume du Danemark, en est autonome : il dispose de sa propre assemblée, de sa propre administration, de ses services publics, de ses lois… et ne fait pas partie de l’Union Européenne. Par conséquent, même si le Danemark vote des lois au niveau européen ou bien mondial, disons de protection de la nature, les îles Féroé n’ont aucune obligation légale de les respecter.

Ainsi, le groupe d’îles met au placard la convention de Berne du 9 septembre 1979, projetant la conservation de la faune et la flore européenne ainsi que de leur habitat et la convention de Bonn du 23 juin 1979 qui en est l’équivalent pour les animaux migrateurs. Comble du comble, toutes les espèces chassées ( dauphin de Risso, globicéphale noir, dauphin à flancs blancs, grand dauphin, baleine à bec ) sont sous la protection de ce texte.

Là n’est pas le pire. Il s’est avéré, après tests, que la chair des globicéphales, en particulier, contenait de forts taux de mercure, PCB  et autres polluants. Ils sont nocifs pour la santé humaine, et notamment pour le développement neurologique (les polluants entraînent « des déficits de concentration, de mémoire et des troubles du langage », selon Wikipédia). Ces polluants ont suivi un schéma de bioaccumulation (accumulation des substances chimiques, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, par l’organisme). Menés sur une période de 30 ans par les médecins Pal Weihe et Hogni Debes Joensen, ces tests ont révélé un grand nombre de contaminations, que ce soit chez les adultes ou chez les enfants, ainsi que le confirme un article du site CETA Journal:
       «Au milieu des années 1980, le Dr.Weihe s’est associé à Philippe Grandjean, professeur de médecine environnementale, dans le but de découvrir si les enfants féringiens avaient été contaminés par la consommation de viande de globicéphale de leurs mères. Il ne s’attendait pas à ce que cette étude montre quelque effet néfaste que ce soit, puisque les Féringiens mangent de la viande de baleine depuis des millénaires. Des tests sanguins ont été menés sur des femmes âgées de 20 à 50 ans et originaires de Leirvik (ndla. Ville de l’archipel féroïen). La concentration de mercure dans leur sang était bien plus élevée que celle des femmes d’autres pays. Le Dr.Weihe a alors commencé à effectuer des tests à partir de cheveux et de sang provenant du cordon ombilical (aussi appelé sang placentaire) sur plus de 1000 femmes qui ont accouché entre 1986 et 1987. Il en a conclu que ces enfants présentaient un taux de mercure dans le sang de 10 à 20 % supérieur à celui d’enfants nés à l’étranger […]. En 1986, on trouvait environ 24 grammes de mercure dans le sang placentaire »

Ce n’est pas tout, selon leur étude, il existe un lien entre la quantité de mercure présente dans le sang et le développement cérébral des enfants, lien lié à la quantité de viande de globicéphale consommée par la mère. Les chiffres étaient, dans les années 1980, alarmants: le taux de PCB dans le sang placentaire était, je cite, « 5 à 10 fois supérieur à celui d’autres pays européens » (27 µg par gramme de viande de baleine) ce qui est très certainement la cause d’affections touchant « le système nerveux central et la qualité du sperme » de ceux et celles qui sont né(e)s en ce temps là. De plus, selon un autre rapport (en anglais), les patients étudiés avaient plus de chance de souffrir de faiblesses cardiaques, d’augmentations soudaines de la pression artérielle, d’hypertension, d’artériosclérose et même de la maladie de Parkinson en étant contaminés par les toxines.

Les docteurs ont divisé leur étude en 5 parties, réparties de façon inégale sur 32 ans, de 1977 à 2009. On a relevé une baisse des taux de polluants chez les femmes enceintes -sauf pour le PCB, qui a pour particularité de se conserver longtemps-, fruit des recommandations gouvernementales, les dernières datant de 2008. En ce qui concerne les jeunes, on peut encore détecter du mercure non-assimilé à l’âge de 14 ans. Enfin, les diabétiques ont tendance à avoir plus de PCB dans l’organisme que la moyenne. 

Enfin, un dernier problème se pose : que faire si l’on continue la pratique du grindadrap mais que plus personne ne veut consommer de la viande polluée ? Cette question mérite de trouver, étudier et mettre en place les solutions de substitution nécessaires. S’il s’agissait d’un business, on aurait pu en interdire la pratique et créer des emplois pour les pêcheurs impactés. Or ce n’est pas le cas. Mais son heure a peut-être déjà sonné depuis qu’il est fortement recommandé d’arrêter la consommation de chair…

Lucien