Tourisme : Manifestation d’un système à l’agonie ?

par 30 Août 2019Dossier, Numéro 40 commentaires

Quoi de mieux, en cet été si chaud (comme tous les étés depuis plusieurs années avec le dérèglement climatique, me diriez-vous) qu’une journée à la plage, à regarder les vagues s’arracher contre la plage en lisant un bon roman ? 
Ce choix – est-ce d’ailleurs vraiment un choix ? – de partir chaque année dans les destinations les plus touristiques n’est pas sans conséquences.

Tourisme : Preuve d’une Société Insatisfaite ?

Au milieu du XIXe siècle, Thomas Cook est le premier à organiser des voyages à travers l’Europe regroupant des centaines de personnes. Ce produit issu du modèle capitaliste aura le temps de se développer tout au long du siècle suivant. En France, l’instauration des congés payés en 1936 donnera naissance au tourisme de masse.
Si ce droit au repos est une avancée sociale qui ne doit pas être remis en question, les causes et les conséquences de cette entrée en vigueur ont permis une massification des départs en vacances pour les classes moyennes et parfois ouvrières.

La mondialisation – et donc le libéralisme – a accru les mobilités. Être « mobile » est devenu un atout. L’avion a ouvert de nouvelles portes, des manières de traverser les océans et les terres en quelques heures, les lieux de vacances ont pu s’étendre au monde entier. « Partir à l’autre bout du monde » est devenu synonyme d’antisystèmisme et de rupture. Pourtant, partir en vacances n’a rien d’une césure. Se retrouver dans les bouchons sur l’autoroute du Soleil ou rester entre blancs dans des hôtels luxueux en Thaïlande prouve une appartenance à notre société occidentale.

Partir en vacances est vu comme une norme, rester chez soi comme un échec financier et social

Combien de fois avons-nous pu entendre un « j’ai hâte d’être en vacances ! » ? Au-delà d’un besoin de repos inhérent au travail et au système capitalisant, c’est bien la preuve que le départ en vacances est symptomatique de nos sociétés, la preuve d’un mal-être ambiant s’exprimant par un départ institutionnalisé. Au lieu de regarder les lieux, les forêts, visiter les musées autour de chez nous après avoir trimé pendant une longue année, nous nous tournons vers les autres continents, rimant avec exotisme et déconnexion. Partir en vacances est vu comme une norme, rester chez soi reste perçu comme un échec financier et social. La normalisation des départs et l’industrialisation du temps libre ont notamment amené Joffre Dumazedier à dire dans les années 60, en parlant des « usages récréatifs du temps libre », qu’à force de détournement et d’émancipation cela pouvait devenir un nouvel opium du peuple.
Comme l’écrit Rodolphe Christin dans son formidable essai L’usure du monde : « Industrie du faux départ, le tourisme prospère grâce au mal vivre. Notre empressement à partir en vacances est l’indicateur de notre insatisfaction. Il témoigne de notre résignation à vivre l’ennuyeux, l’insipide, le besogneux, l’invivable. Tourisme ou révolution, il faut choisir ! »

Quand le tourisme devient invivable

La curiosité bénigne face à l’ailleurs et au monde a été ratissée par la mondialisation et la marchandisation du tout-venant, détruisant les cultures et la nature. Si partir en vacances a pu être à un moment le fruit d’une curiosité et d’une avidité de culture, il n’en est aujourd’hui plus rien. Les écosystèmes sont ravagés, les croisières au large de la Norvège ou de l’Islande produisent des témoins impassibles, regardant depuis leur bateau de luxe les derniers glaciers dépérir en prenant en photo ce désastre avec leurs smartphones dernier cri. Les centres de biodiversité appréciés par le grand public et la mode des destinations détruisent l’espace d’animaux humains et non-humains. En quête de reconnaissance sociale, les instagrameur.euse.s n’hésitent plus à faire le tour du monde pour une photo prise après des heures d’attente au milieu de la masse pour quelques milliers de likes dans un lieu apprécié par la communauté en ligne. La civilisation du clic et de l’éphémère s’est doucement installée dans nos mentalités, sans se soucier des conséquences directes sur la Terre.

Dans la destruction des écosystèmes, on peut aussi citer les stations de ski qui utilisent de l’eau à outrance pour simplement satisfaire le désir égoïste de skier. Il ne neige plus assez, et la réponse donnée reste celle du canon à neige, sans remise en cause du modèle utilisé.
L’anéantissement des milieux vivants n’est pas le seul problème écologique. Les transports (et de facto la mondialisation) en font massivement partie. L’avion est devenu (et à juste titre) le symbole de la pollution, avec ses 2 à 3% de rejets mondiaux de CO2 émis par les avions de ligne. Mais, c’est moins que ce que génère Internet en CO2. Le tourisme, quant à lui, représente 8% des gaz à effet de serre (GES) liés à l’activité humaine.

Destruction des écosystèmes, émissions de GES sont des problèmes écologiques inhérents au tourisme

Pour défendre ce modèle polluant et hors-sol, l’injonction du profit aux populations locales ressort souvent. Comme si la richesse des uns arrivait à enrichir la pauvreté économique des autres.
Les pourcentages des recettes gagnées grâce au tourisme et bénéficiant aux locaux sont faibles : 20% dans les Caraïbes et 15% en Afrique Subsaharienne. De même les liens humains que certain.e.s pensent trouver auprès des locaux ne sont qu’un leurre, propulsé par la rhétorique marchande.

Dans ce tourisme de masse qui ne fait plus que sacraliser les cultures en les mettant de force dans des musées comme si elles n’existaient plus, on peut citer plusieurs cas d’école que tout le monde connaît. Tout d’abord, Barcelone, qui accueille 32 millions de touristes chaque année, soit trois fois sa population. On y observe une gentrification du centre-ville, pas par les classes supérieures comme c’est communément le cas dans les métropoles européennes, mais par les touristes et leurs hôtels et Airbnb frauduleux. Et face à cette aberration, la maire Ada Colau entreprend des mesures politiques pour tenter d’endiguer le flux touristique. Ensuite, Venise, devenue l’emblème de ces villes sinistrées, volées par le tourisme de masse et l’industrialisation du lien humain. 30 millions de touristes pour 260 000 habitants dans la cité chaque année, n’est-ce pas ça, la démesure ?
Le tourisme représente 10% du PIB mondial, et 8% du PIB Français. Bien souvent, dans les pays gangrenés par ce tourisme comme les îles paradisiaques, la part du PIB est beaucoup plus élevée.

Sur les mobilités, le lien peut être fait entre tourisme et migrations, quand les réfugié.e.s rencontrent les touristes sur les plages grecques ou dans les rues d’Athènes. Ce décalage ne fait qu’amplifier la déraison touristique face aux catastrophes humanitaires. N’est-il pas aberrant (et finalement caractéristique de nos sociétés capitalistes) d’accueillir les touristes pour leur argent et de refuser les réfugié.e.s pour leur misère ? N’est-il pas venu le temps de repenser notre lien au voyage, en arrêtant de tout marchander, jusqu’au lien que l’on peut avoir avec la population locale ? Repensons nos mobilités et accueillons ceux qui en ont vraiment besoin. Refugiees, welcome, tourists go home !

Les pourcentages des recettes gagnées grâce au tourisme et bénéficiant aux locaux sont faible : de 15 à 20%

Au-delà, et il ne s’agit pas que du tourisme, il s’agit de réétudier notre rapport à la nature. À l’ère de la remise en question de notre système par nombre de personnes, réviser notre rapport à ce qui nous entoure est fondamental. Nous vivons dans des sociétés où la nature n’est pas vue pour elle même, mais pour ce qu’elle nous rapporte. Il nous incombe alors de casser ce mythe. À l’heure où les scientifiques alertent avec imminence sur le dérèglement climatique, le tourisme consumériste n’a plus sa place. Il faut repenser la notion de voyage, qu’il soit géographique, intellectuel ou spirituel.

Léna

Sources

L’usure du monde : critique de la déraison touristique, Rodolphe Christin, éditions l’échappée, 2014 : https://www.lechappee.org/collections/pour-en-finir-avec/usure-du-monde 

Tourisme : tristes tropismes, Datagueule, mars 2019 : https://www.youtube.com/watch?v=M71Onlsd9o8&t=333s 

Usul. Tourists, go home !, Mediapart, octobre 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=BdpuYeG9_ZY 

Un été à Venise, envoyé spécial, septembre 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=Uimc9PRxd0M&t=4s 

Tourisme, industrie de l’évasion, le monde diplomatique, juillet 2012 : https://www.monde-diplomatique.fr/2012/07/A/47941